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Le cénotaphe

Le tableau d'honneur

Échantillon de noms pour le tableau d'honneur, Archives du BDLOLe Barreau avait commencé à dresser la liste des avocats et des étudiants enrôlés dans les forces armées dès janvier 1916. Le président du comité de l’éducation juridique, Me E. Douglas Armour, fit la demande auprès de l’Adjudant général de la milice canadienne d’un relevé de ses membres en service actif. Le Barreau reçut une liste de 22 pages. La liste était mise à jour, probablement par Me Edwin Bell, le secrétaire du Barreau, à mesure que de nouvelles informations devenaient disponibles, vraisemblablement à l’aide des listes publiées par les journaux. De nouvelles listes étaient préparées périodiquement et étaient mises à jour à leur tour avec des annotations à la main, entre autres une étoile rouge, indiquant les soldats blessés. Une semaine avant l’Armistice, en novembre 1918, l’Association du Barreau de l’Ontario distribuait une première ébauche d’un tableau d’honneur et une liste des membres enrôlés, dont le secrétaire du Barreau gardait une copie dans son bureau.

La commémoration

Photo de Frederick Weir Harcourt, Collection d'art du BDLOL’idée d’un monument à Osgoode Hall commémorant la contribution des membres du Barreau à l’effort de guerre fut mentionnée pour la première fois à la réunion du Conseil de septembre 1916. Plusieurs années plus tard, en octobre 1922, le conseiller Frederick Weir Harcourt suggère qu’un cénotaphe « pour commémorer nos confrères qui ont fait le sacrifice suprême durant la dernière guerre soit renvoyé à un comité spécial » nommé par le trésorier. Bien que la proposition ait été adoptée, ce n’est que vers la fin de 1924, après l’élection de Harcourt comme trésorier, que le comité fut mis en place. À sa première réunion, en novembre de la même année, le comité préconise « qu’une structure commémorative, soit une verrière ou un monument, soit érigée au cout maximal de 15 000 $ ». MB. Holford Ardagh, le successeur d’Edwin Bell au poste de secrétaire du Barreau, était un ancien capitaine de l’Association de tir d’Osgoode Hall ayant servi pendant quatre ans durant la guerre. Le major Ardagh se dépensa sans compter pour faire du projet de cénotaphe une réalité.

La création du cénotaphe 

Photo de Frances Loring, Archives de l'OntarioLa nouvelle du projet apparut bientôt dans les journaux et une fonderie d’art offrit peu après ses services au Barreau. En février 1926, la sculptrice Frances Loring avait déjà communiqué avec les membres du Conseil, avait vraisemblablement visité la Grande Bibliothèque pour se familiariser avec le site et avait exprimé ses vues quant au cénotaphe. Dans sa lettre de soumission, elle écrit : « la statue, qui fera au moins sept pieds de hauteur, sera réalisée de marbre italien, exécutée en ronde-bosse, indépendante du panneau de marbre du fond et assise sur une base de pierre de Bedford d’une hauteur proche de celle du lambris de la pièce ». Quelques mois plus tard, le Conseil autorisa le comité à signer un contrat avec Frances Loring, pour la somme de 10 000 $. Le contrat, signé en septembre 1926, stipulait le 1er janvier comme date d’achèvement de l’ouvrage. Loring avait moins d’un an et demi pour terminer le projet.

La Grande Bibliothèque avant l'installation du cénotaphe, vers1890. Archives du BDLOLes préparatifs de mise en place du cénotaphe débutèrent presque en même temps que la signature du contrat. L’architecte John Pearson discuta des besoins structuraux avec Loring. Le mur est de la salle de lecture principale de la Grande Bibliothèque, le site choisi pour la sculpture, était alors un mur extérieur. Pour permettre l’installation du cénotaphe et de son piédestal, la grande fenêtre alors à cet endroit allait devoir être murée. L’emplacement allait aussi devoir être plâtré, peint, et des modifications apportées aux boiseries.
Les efforts pour compléter la liste des noms pour le cénotaphe se firent plus pressants une fois que le projet fut en marche. Devait-on limiter la liste aux noms de ceux qui avaient été tués durant leur service actif ou devait-on inclure ceux de soldats décédés de causes naturelles ou victimes d’accident pendant leur service militaire ? Me Ardagh et le comité optèrent pour la deuxième approche, incluant entre autres le nom d’un avocat s’étant accidentellement tiré dessus et celui d’un autre qui mourut plusieurs années après la guerre au terme d’une carrière fructueuse. Étrangement, le nom d’un soldat assassiné par son père ne fut pas inclus dans la liste.

Coupure de journal demandant des noms pour le cénotaphe, Archives du BDLOMe Ardagh publia une annonce dans les journaux torontois invitant la population à venir examiner le tableau d’honneur dans son bureau. Heureusement, plusieurs journaux publièrent la liste, évitant ainsi à Me Ardagh la visite de hordes de visiteurs. Plusieurs personnes communiquèrent de nouveaux noms par lettre ou par téléphone, l’information étant ensuite confirmée par Me Ardagh auprès du département de la Milice et de la Défense à Ottawa. La liste finale fut transmise à Frances Loring à la fin d’octobre 1927.

Signature de Frances Loring sur le contrat de la commande, Archives du BDLO

Entre temps, Frances Loring travaillait à une ébauche de glaise de la sculpture qu’elle estimait pouvoir terminer vers la mi-novembre 1927. Elle estimait que la sculpture serait achevée vers la fin de mars 1928, ce que le président du comité, Me McPherson, considéra comme « un délai inacceptable ». Après que le comité se fut réuni à la fin de décembre 1927, Me McPherson rappela à Mme Loring que son contrat stipulait que le cénotaphe devait être en place le 1er janvier. Il semble qu’il ait essayé d’intimider la sculptrice. Sa lettre mentionnait l’étonnement du comité face à « l’imprécision de vos propos lors de notre rencontre quant à la date d’achèvement de la sculpture » et demandait une confirmation immédiate, par écrit, de ses intentions. « Si le comité considère que votre demande de prolongation est raisonnable » poursuivit Me McPherson, « nous sommes prêts à acquiescer à votre requête à condition qu’elle soit précise et dument signée ». Si le comité ne devait pas considérer la demande acceptable, « je m’attends à ce que le comité prenne toutes les dispositions nécessaires pour que les droits du Barreau soient respectés ».

Mme Loring répondit avec une invitation au comité à visiter son atelier à la mi-janvier afin d’examiner et d’approuver la maquette de glaise. À la suite de quoi elle pourrait procéder à la préparation d’un moulage de plâtre. Elle suggérait « qu’ils viennent avant 16 h 30, la qualité de la lumière se dégradant après cette heure ». En janvier, plusieurs membres du comité contractèrent la grippe et ne purent visiter l’atelier de Mme Loring comme prévu, causant ainsi des délais supplémentaires. Ils réussirent finalement à examiner la maquette à plusieurs reprises et suggérèrent des modifications. À sa réunion de janvier, le comité décida d’accorder une prolongation jusqu’à la mi-septembre et de signer un nouveau contrat avec Mme Loring. Entre temps, à la fin de janvier, Mme Loring communiquait avec Me McPherson pour exhorter le comité à approuver le moulage de plâtre pour qu’elle puisse l’embarquer sur un paquebot partant la semaine suivante. Le nouveau contrat, daté du 31 janvier 1928, acquittait le Barreau de toute responsabilité pour le retard et « attendu que la sculptrice… a failli ou a manqué à ses engagements… elle achèvera l’œuvre en question au plus tard le 14 septembre 1928 ». À la mi-février, le moulage de la sculpture faisait route en direction de l’Italie où il devait être réalisé en marbre de Carrare. Mme Loring prit le même chemin quelques mois plus tard afin de sélectionner le marbre pour la statue et pour diriger le long travail de sculpture. Pendant son absence, l’architecte John Pearson menait les travaux sur le mur est de la salle de lecture principale de la Grande Bibliothèque et veillait à l’installation du piédestal.

« Dévoilement d’un monument à Osgoode Hall » 

Invitation au dévoilement du cénotaphe de la Première Guerre mondiale, Archives du BDLO

À la mi-octobre, le cénotaphe était fini et installé dans la Grande Bibliothèque. L’inauguration était prévue pour le samedi 10 novembre à 11 h. La liste d’invités comprenait juges, avocats et membres de la famille des hommes dont le nom apparaissait sur le tableau d’honneur.

La réception fut organisée à la dernière minute. Moins d’un mois avant l’évènement, le secrétaire du Barreau tenta d’inviter le Gouverneur général à présider la cérémonie, mais celui-ci, comme on pouvait le prévoir, avait déjà d’autres engagements. Le 22 octobre, Me Ardagh invita à son tour le Lieutenant-gouverneur comme invité d’honneur, invitation qui fut acceptée deux jours plus tard. Me Ardagh s’empressa de télégraphier au trésorier Wallace Nesbitt, qui avait succédé à Me Harcourt en 1927, et qui était alors à Londres en Angleterre : « Cénotaphe dévoilé 10 novembre. Serez-vous là ? » Le lendemain, Me Ardagh reçut la réponse : « Désolé, départ le 14 ».

Télégramme du trésorier Nesbitt annonçant qu'il ne peut assister au dévoilement du cénotaphe, Archives du BDLOLes préparatifs allèrent bon train. Me Ardagh embaucha le clairon W.C. Hutchings du Royal Canadian Dragoons pour interpréter la dernière sonnerie et le Réveil. Les plans et l’allocation des places furent revus, les aumôniers invités, les invitations envoyées, Communiqué de presse pour le dévoilement du cénotaphe, Archives du BDLOles photos reproduites et encadrées, le programme imprimé et le communiqué de presse rédigé. Le communiqué débutait par « Un magnifique et élégant monument commémoratif, l’œuvre de Mme Frances Loring, une sculptrice reconnue, a été dévoilée le samedi 10 novembre 1928 au matin. Le cénotaphe est constitué d’une grande statue représentant… » La description de la statue est absente, indiquant peut-être que la personne préparant le communiqué ignorait ce que la sculpture devait représenter. Les biographes de Frances Loring décrivent la sculpture comme étant « une représentation symbolique d’un jeune homme ayant sacrifié la vie quotidienne à la défense de l’humanité ». Le piédestal est gravé de l’inscription « These laid the world away », tirée d’un poème de Rupert Brooke, les « War Sonnets ».

Tableau d'honneur de la Première Guerre mondiale, Archives du BDLOLe dévoilement se déroula le 10 novembre comme prévu, devant une audience qui comprenait de nombreux dignitaires. Frances Loring en était absente. Plusieurs aumôniers, l’organiste et la chorale de la Cathédrale de St-James dirigèrent la prière et les hymnes. Un politicien, Me G.R. Geary, lut le tableau d’honneur, amorçant ainsi une tradition annuelle qui survit à ce jour. Le Juge en chef William Mulock prononça une allocution. Les membres de la famille des soldats honorés ramenèrent avec eux des photos du monument. Après la cérémonie, toutes les fleurs furent envoyées à un hôpital sur la rue Christie.

Me Ardagh envoya un exemplaire de la photo du cénotaphe à chacune des associations juridiques de comté et de district. Me R.I. Moore exprima bien à quel point la Grande Guerre avait eu un impact sur toutes les communautés ontariennes. Il écrit au Barreau qu’il était heureux de placer la photo bien en vue dans la bibliothèque de l’association juridique de Lindsay : « Les Swayze étaient les fils de notre juge local. Le capitaine Edward Kylie était aussi un de nos citoyens remarquables. Je remarque aussi le nom du colonel Fred H. Hopkins, dont le père, le juge Hopkins de Cayuga, a longtemps exercé à Lindsay. Je vois le nom de Walter G. Lumsden, tué sur la Somme. J’ignorais qu’il avait été à Osgoode Hall… J’étais avec lui quand il a été tué ».

Remerciement de l'Association de droit de Thunder Bay au sujet de la photo du cénotaphe, Archives du BDLO

 

 


Les lendemains

Communication au sujet d'un nom manquant, Archives du BDLOAprès que le monument eut été dévoilé, plusieurs personnes signalèrent de nouveaux noms à MArdagh. Archibald Cochrane, de Cobourg, qui avait assisté à la cérémonie, remarqua l’absence du nom de Leroy E. Awrey. Me Ardagh persévéra dans ses efforts pour trouver les noms manquants et pour retrouver les parents des soldats disparus afin de leur faire parvenir la photo du cénotaphe. À la fin d’octobre 1929 MArdagh envoyait à Frances Loring huit noms à ajouter au bas du tableau d’honneur.

Même après tous ces efforts, de nouvelles erreurs furent décelées. En novembre 1929, Photo du cénotaphe montrant la substitution d'un nom, Collection d'art du BDLOMe Ardagh écrit à Frances Loring pour l’avertir que «par un hasard prodigieux, le nom du capitaine Henry C. Draper a été inscrit sur le cénotaphe parmi les soldats disparus (numéro 27), alors que je viens d’avoir une conversation fort intéressante avec ce monsieur, qui était bien vivant. » Son nom finit par être remplacé par celui du capitaine Hal C. Fryer, M.C. Les marques de cet échange sont toujours visibles dans la colonne gauche du tableau d’honneur.

Le cénotaphe de la Grande Guerre demeure un élément imposant de la Grande Bibliothèque à Osgoode Hall et les cérémonies du Souvenir du Barreau y ont lieu tous les deux ans, l’autre année les cérémonies prenant place au monument commémoratif de la Deuxième Guerre mondiale dans la rotonde. Chaque année, un conseiller nomme les soldats disparus durant la cérémonie du Souvenir alors que le Barreau continue de saluer la mémoire de ses membres fauchés durant la Première Guerre mondiale.

 

Photo du cénotaphe de la Première Guerre mondiale, Archives du BDLO

Épilogue

Jusqu’en 2014, le sacrifice des étudiants qui avaient mis de côté leurs manuels de droit pour servir leur patrie et qui n’étaient jamais revenus, était souligné par une mention de « non assermenté » après leurs noms. En 2014, pour les 100 ans du début de la Première Guerre mondiale, la tradition a changé quand les étudiants ont reçu une assermentation honorifique.

Cette initiative a été menée par l’avocat torontois Patrick Shea, qui a rédigé une biographie pour chacun des 60 étudiants. Dans plusieurs cas, il a pu entrer en contact avec les familles des soldats. Certaines ont pu l’aider dans sa recherche et plusieurs étaient présentes à la cérémonie. Une cérémonie similaire a eu lieu en 2017 pour honorer les 18 étudiants décédés au cours de la Deuxième Guerre mondiale.

Plus de 80 ans après l’inscription des derniers noms au cénotaphe, deux nouveaux soldats ont été portés à l’attention du Barreau. Le nom du lieutenant Charles H. Watson, un avocat, était présent sur la liste d’origine, mais manquait sur la liste communiquée au secrétaire du Barreau. Il semble qu’il ait été victime d’une erreur de transcription. Le nom du lieutenant McBrady était sur la liste, mais il n’avait pas été gravé sur le monument, sans doute à cause des circonstances de son décès. Il s’était enrôlé, mais son départ pour le front avait été retardé à cause d’ennuis de santé. Il a été tué chez lui, par son père, au cours d’une dispute de famille. Puisque McBrady n’avait pas été démobilisé et que le cénotaphe mentionne d’autres soldats qui ne sont pas morts sur le champ de bataille, il a été décidé de l’inscrire au tableau d’honneur.


 1 Rebecca Sisler, The Girls (Toronto: Clarke Irwin, 1972), 42; C. Boyanoski, Loring and Wyle: Sculptor's Legacy (Toronto: Art Gallery of Ontario, 1987), 35.

 2 Sisler, The Girls, 36; Boyanoski, Loring and Wyle, 35.

3 Boyanoski, Loring and Wyle, 35.

Explication des termes et concepts